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BLESSÉS GRAVES DES GILETS JAUNES

Les forces de l'ordre utilisent des armes qui sont considérées comme armes de guerre auprès de la réglementation internationale.

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes en novembre 2018, selon le ministère de l'Intérieur, le mouvement comptabilise 2448 blessés dont 561 dossiers déposés à l'IGPN. Dans les blessés, 26 personnes ont été éborgnées et cinq ont perdues leur main.

Karoll Petit a rencontré certains blessés graves qui témoignent de la violence vécue lors de la manifestation et témoignent des difficultés à surmonter après la perte de leur main ou de leur oeil.

Antoine Boudinet, 27 ans, mutilé le 08 décembre à Bordeaux

Nous sommes obligés d’affronter ce qu’il nous arrive, ce n’est pas un choix. Enfin si, un choix se fait, soit on déprime et on se jette par la fenêtre dû à cette violence injustifiée soit on décide d’assumer ce qui nous est arrivé...

Ce fut un réflexe pour lui. Il a voulu la ramasser et bam ! Il ne sentait pas vraiment la douleur, tellement le choc était énorme. « C’est lorsque j’ai vu la tête des manifestants que j’ai regardé ma main et c’est là que j’ai hurlé. Quand tu vois tes propres os et ta propre chair qui pend, c’est assez choquant. C’était pelé comme une peau de banane... »

Il avait décidé de descendre dans la rue le 8 décembre dû à ce qu’il s’était passé le samedi d’avant, le fameux 1er décembre. Non pas, parce que Paris avait été dégradé mais plutôt parce le gouvernement sentait une pression du peuple. Antoine s’est dit « C’est peut-être le moment d’y aller, pour être encore plus nombreux et pouvoir se faire entendre ». 

Ce qui est dur pour Antoine, c’est le regard des gens : la pitié, la moquerie, le regard face au handicap.
Comme dit Antoine : « Je ne suis plus un mec normal, je ne suis plus comme tout le monde, c’est ça le plus dur parce qu’en fait les désagréments du quotidien, je m’y fais, je m’adapte mais le regard des gens, ça, c’est vraiment quelque chose qui est beaucoup plus compliqué à gérer ».
« J’ai toujours mis un point d’honneur à ce que ma vie ne change pas, bien sûr, les gestes du quotidien ne sont plus les mêmes mais je ne veux pas que ça change ma vision du monde et des autres mais malheureusement par la force des choses, ça change tout en fait. »
De militer, cela lui donne un but, cela lui permet de faire le deuil de sa main. En effet, il ne faut pas oublier cette période qui peut être longue après un traumatisme tel que celui-ci. Et puis de se battre, permet à Antoine d’atténuer la douleur. Le membre fantôme lui fait horriblement mal, donc pour moins y penser, il préfère être bien actif.

David Breidenstein, 40 ans, éborgné le 16 mars à Paris

Tous les jours les images me reviennent, les images du tir ... le fait de devoir se justifier rend fou. Je les ai vu se positionner, j'ai voulu m'écarter mais ils m'ont quand-même tiré dessus.

Je suis ouvrier en forge en CDI, j'espère que je pourrais reprendre mon poste mais malheureusement je ne pourrai plus faire du travail de précision."

Pendant que les streets medics lui donnaient les premiers secours, ils se sont pris plein de gaz lacrymogènes. David a trouvé ça horrible. 

La vie après est très compliquée. David ressent une injustice énorme, il ne peut pas passer à autre chose. Alors il retourne manifester tous les samedis. Son couple, sa famille prend dure. Leur vie n'est plus la même. David ne se sent pas compris de ses proches, c'est vraiment difficile. Ce n'est pas comme un accident, là, pour David, c'est une volonté du gouvernement d'être répressif. David voudrait que tous les français se rendent compte qu'on n'a plus vraiment la possibilité de revendiquer des choses en France, le gouvernement rétorque tout de suite avec un arsenal de guerre. David est en colère parce qu'il a honte de son pays, il trouve que l'économie passe avant la santé des citoyens.

Et puis cette mutilation est injuste et Comme dit David "On n'est pas écouté, on n'est pas reconnu en tant que victime d'un système répressif, ce n'est pas normal".

Frédéric Roy, 36 ans, mutilé le 1er décembre à Bordeaux

L'infirmière me demandait de me masser mais pour moi c’était impossible puisque je n’arrivais même pas à regarder mon bras ...

À l’hôpital, la DGSI est venue m’auditionner dès le lundi, ils m’ont fait signer des papiers et à la fin ils me disent « c’est une plainte contre vous ». J’étais très étonné « et pourquoi contre moi ? », ce serait soi-disant parce que j’aurais voulu relancer la grenade vers les forces de l’ordre… incroyable, alors je leur ai dit « et bien revenez demain et cette fois-ci ce sera moi qui porterait plainte ». Ils ont essayé de me dissuader de porter plainte mais j’ai tenu tête, ce n’est surtout pas moi le coupable.

J’étais en train de ramasser une capsule en plastique quand la grenade a atterri à côté de moi. Je ne savais pas ce que c’était, je pensais que c’était des palets de gaz lacrymogène mais j’avais peur quand-même donc j’ai voulu la pousser pour que ça s’éjecte un peu plus loin de moi mais ça a explosé direct.

Je n’ai pas de crise d’angoisse, en soit, je l’ai accepté. Au début c’était très dur. Quand l’infirmière venait me refaire le pansement tout autour du moignon, c’était horrible, je ne supportais pas de le voir. Elle me demandait de me masser mais pour moi c’était impossible puisque je n’arrivais même pas à le regarder. Je pensais que je n’accepterais jamais ce nouveau corps mais en fait si. J’ai réussi.

Je pense aux autres, je m’occupe des autres, ça me fait du bien parce que pour moi, penser aux autres, c’est penser à soi.

J’ai arrêté la morphine pour ne pas être dépendant. Mais j’en ai pris au moins deux mois. Le membre fantôme est très douloureux, et la nuit c’est pire. Je fais beaucoup de chose, je me dérouille, je ne voulais surtout pas ne rien faire. Je veux continuer d’être qui j’étais même si c’est plus galère. Alors, je continue de faire des petits boulots de paysagiste chez les gens du coin. J’arrive à utiliser ma débroussailleuse. En soit, je suis content de moi, je m’en sors pas trop mal par rapport à ce qui m’arrive.Et puis je suis bien entouré, les gens m’aident, ils sont sympas. Mais mon métier de base, c'est lamaneur et ça je ne sais toujours pas si je pourrais continuer...

Jim, 42 ans, éborgné à Bordeaux le 08 mars

«Moi je ne me souviens de rien… . Je suis tout refait, la moitié du visage est refait, j’ai 11 plaques en tout, 40 vis, mes dents tombent au fur et à mesure des mois qui passent…

le nerf optique du deuxième œil a également été touché.

Je ne peux pas me regarder dans un miroir. Ma vie est gâchée. J’ai la rage, j’ai la haine, ça boue à l’intérieur de moi et je ne sais pas comment l’exprimer.

Ils se rappellent comme c’était festif et détendu jusqu’au moment où arrivés près de la place Pey Berland, les CRS ont lancé les gaz lacrymogènes pour que les manifestants reculent. Mais ils les ont encerclés par la suite. Jim et Célia se souviennent qu’ils ont été nassé plus de deux heures.

« Les gens devenaient presque fou à ne pas pouvoir sortir. Ça met la rage. Soit tu te faisais matraquer, soit tu restais et tu te prenais des gaz".

Une personne de la BAC leur a dit mot pour mot « Ne restez pas à la nuit tombée parce qu’on va vous détruire ». Jim et Célia pensait que c’était de l’intimidation mais malheureusement elle disait vrai.

« Après le tir, lorsque Jim était au sol, les flics n’ont même pas été voir dans quel état il était. Ils ne s’en sont jamais préoccupé ». Célia, conjointe de Jim

Jim, au réveil, se voit branché de partout, il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il a mal au crâne. Et c’est lorsque Célia rentre dans la chambre avec la combinaison d’hygiène de la tête au pied qu’elle lui annonce en pleurant qu’il a perdu son œil. Mais Jim a dû mal à comprendre, à y croire, il se dit que l’hôpital va réussir à lui sauver son œil.

« Je n’arrive pas à me regarder. Je suis bloqué. Alors ça paraît être quelque chose de subsidiaire mais quand tu n’arrives pas à te regarder et bien tu ne peux pas te raser, tu ne peux pas prendre soin de toi. Et quand on ne prend pas soin de soi et bien on déprime. On sombre. Je n’arrive pas à sortir comme avant. Des amis nous invitent et au bout d’une heure j’ai déjà envie de rentrer chez moi. Je ne suis bien qu’avec les autres personnes qui ont été blessées dans les manifestations. J’ai l’impression d’être compris.

Je ne me sens plus à ma place dans cette société qui réprime et du coup être avec des gens « normaux », je n’y arrive pas. Et pourtant j’aime toujours mes potes mais je ne peux plus.

Je ne suis plus le même. Avant je me levais tôt, j’allais promener mes chiens et ensuite j’allais au boulot et en fin d’après-midi, j’allais faire des courses, voir des amis et je rentrais chez moi. C’était ça, c’était la belle vie. C’est fini, c’est fini tout ça. Maintenant, j’ai peur de sortir. Je n’ai plus le goût à rien. Le moindre bruit me fait sursauter."

Alexandre Frey, 35 ans, éborgné le 08 décembre 2019 à Paris

Des fois je me dis que j'aurais préféré être violent pour que cela justifie la perte de mon oeil ...

J'ai perdu mon oeil sur la plus belle avenue du monde ... Mon oeil s'est retrouvé dans ma main et je l'ai jeté ... je ne savais pas quoi faire.

Ils ont brisé ma vie ..."

"Je me suis fait tiré dessus trois fois. Une fois à 10h, sur la cuisse, une fois dans le ventre à 12h et une dernière fois à 14h au visage, mon oeil tombe dans mes mains. C'était la guerre, il faisait nuit alors que c'était le milieu de journée. Ils m'ont pris pour un meneur tout ça parce que je montrais toujours à mes amis où aller, quelle rue prendre parce que je connais Paris comme ma poche. À 18h, je n'étais toujours pas pris en charge. Quand je me suis fait tiré dessus, il n'y avait aucun street medic autour de moi. Les CRS, la BAC, personne s'est soucié de moi. Avec mes amis, il a fallu s'enfuir de ce carnage. J'ai marché des heures. Et pourtant les pompiers ont été prévenu dès 15h mais ils n'ont pas pu avoir accès aux Champs.

À la base, je suis allé dans la rue pour manifester contre la précarité. Je ne trouve pas ça normal qu'autant de gens galèrent. Moi, je n'avais pas à me plaindre en soit, c'est pour les autres. Moi, je suis intermittent du spectacle en tant que technicien sur les chaînes de télévision.

La violence de l'Etat m'a fait prendre 90 jours d'ITT. J'ai eu deux opérations et ce n'est pas la dernière, 70 points de suture dans l'oeil. Je suis resté dans le noir plus d'un mois et demi.

Je ne vais plus en manif, ils m'ont terrorisé, leur tactique fonctionne. Avant j'adorais la vie, j'adorais déconner, maintenant ce n'est plus pareil. Je n'arrive plus à être avec des gens "normaux", je me sens incompris. J'ai été un des premiers et malheureusement absolument pas le dernier et ça c'est horrible.

Ils m'ont pris l'innocence de mon fils, il n'a que 10 ans et bizarrement il veut devenir journaliste... Je vais en avoir un deuxième. Ils me font tenir.

Je suis la honte de la France, pour moi la dictature est en marche et personne veut y croire."

Franck Osawa, 45 ans, mutilé le 01 décembre 2019 à Paris

J'ai reçu un LBD-40 entre les deux yeux. J'avais un masque de ski qui m'a sauvé. Mon oeil droit, je ne vois presque plus rien. Mon nez a été cassé. Ma vue a pris un sacré coup. Je ne vois plus les contrastes, dès que ça change de lumière, je galère.

Une masse graisseuse est en train de se former derrière l'oeil gauche.  J'ai des troubles de la mémoire, des tremblements. Je ne peux plus lire, je ne travaille plus. Avant j'étais formateur intérimaire en logistique. 

Lorsqu'on m'a tiré dessus,j'ai été mis en sécurité auprès des CRS. Et ensuite avec mon pote, je suis parti chez une copine. Je croyais que je n'avais que le nez de cassé. Mais je suis tombé dans les pommes et mon pote n'a pas réussi à me réveiller donc il a appelé les pompiers. Et en fait j'avais aussi l'orbite droite de fracturée et multiples traumatismes crâniens. Je suis resté enfermé 7 mois chez moi. Je me suis retrouvé au chômage, maintenant je suis au RSA. 

À la base, j'allais manifester parce que je ne trouve pas ça normal que les gens galèrent alors qu'ils bossent.

Après avoir vécu ça, avec ma copine on s'est quitté, on ne se comprenait plus.

Mon père est de la Police Judiciaire, il m'a tourné le dos, toute ma famille m'a tourné le dos. Je n'ai pas porté plainte au début parce que j'avais peur pour mon père, pour son poste. Mais vu sa réaction, j'ai fini par le faire. Il faudrait quand-même que des gens se soucient de ce qu'ils nous arrivent. La répression est d'une violence sans précédent.

Grâce à mon masque, je suis encore vivant. La loi sur l'interdiction de se protéger s'est fait entre l'acte IV et l'acte V, la France marche dans une direction qui n'est vraiment pas bonne pour les citoyens.

Vanessa Langard, 34 ans, éborgnée le 15 décembre à Paris

J'étais vitrailliste, décoratrice sur verre.

Je manifestais pour la première fois.

Je me suis fait tirée dessus à 14h23. J'ai donc manifesté 20 minutes ! Je voulais manifester pour les personnes qui galèrent, les personnes âgées qui galèrent, les salaires qui n'augmentent pas...

J'aurais jamais cru me faire tirer dessus en dehors d'une cité. Je viens du 94, je sais ce dont je parle.

C'était bonne ambiance, avec mes amis on était à milles lieux de penser à se faire tirer dessus. Il n'y a même pas eu de gazage avant le tir. La BAC est arrivée et l'un d'eux m'a tiré dessus, il était à 5 mètres de moi. Je suis tombée nette. Mes copines ont cru que j'étais morte. Depuis elles font des terreurs nocturnes, elles culpabilisent.

J'ai une jumelle, je me vois en elle mais je ne suis malheureusement plus la même.

Nous sommes des mutilés politiques. Macron traumatise le peuple français. Les gilets jaunes sont choqués.

Je parle parce qu'il faut que cela se sache, l'Etat tire sur des personnes lambda, nous n'avons rien fait de mal. Des gens ne nous croient pas. On reçoit des mots d'insultes, de la haine à notre égard, c'est horrible.

Je me suis pris un LBD 40 sur l'arcade gauche. La boîte crânienne a été éclatée à un endroit, un morceau entier n'existe plus. Mon goût et mon odorat a perdu 50% de son efficacité. Je fais des crises d'épilepsie. J'ai trois plaques en métal. Je ne peux plus faire de sport. J'ai des mal de crâne constant. J'ai 0,5 de visibilité sur l'oeil gauche, je devrais porter un cache-oeil mais je n'arrive pas à l'accepter. J'ai fait faire des lunettes avec un verre noir, c'est déjà moins dur psychologiquement. Bref... mon handicap est énorme mais invisible aux yeux des autres. Je sais que j'en ai pour au moins deux ans de rééducation deux fois par semaine. Les rendez-vous chez le médecin, je ne fais que ça...

J'étais en couple depuis 4 ans, tout s'est arrêté, on ne se comprenait plus.

Je me bats, je lutte pour que nos enfants puissent continuer à manifester. On n'est pas dans un pays en guerre mais manifester devient illégal, ce n'est pas normal.

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